« Il n’y a pas de “petits traumatismes” : pourquoi comparer empêche de guérir »

« Ce n'est pas si grave... D'autres ont vécu bien pire que moi... « Je n'ai pas le droit de me plaindre... »

Si vous vous êtes déjà surpris à penser cela, vous êtes loin d'être seul. C'est ce genre de phrases que j'entends le plus souvent dans mes accompagnements. Des personnes qui souffrent parfois depuis des années minimisent leur vécu parce qu'elles le comparent à celui d'autres personnes.

Pourtant, cette comparaison, aussi compréhensible soit-elle, est souvent un obstacle au processus de guérison.

Oui, certains événements sont des déflagrations psychiques

Il est important de ne pas tomber dans l'excès inverse. Des événements comme une guerre, un attentat, un viol, des violences physiques graves ou certaines catastrophes constituent de véritables déflagrations. Leur intensité émotionnelle est considérable et leur potentiel traumatique est particulièrement élevé. Les études montrent qu'ils augmentent fortement le risque de développer un psychotraumatisme.

Reconnaître cette réalité ne signifie pas que les autres expériences sont insignifiantes.

Car le traumatisme ne dépend pas uniquement de la nature de l'événement. Il dépend aussi de la manière dont celui-ci a été vécu, des ressources disponibles à ce moment-là, de l'âge de la personne, de son histoire, de la répétition des expériences difficiles, du soutien reçu... ou non.

Deux personnes confrontées à une situation comparable peuvent ainsi développer des réactions très différentes. Ce n'est ni une question de faiblesse, ni de volonté.

C'est le fonctionnement normal d'un système nerveux confronté à un événement qu'il n'a pas réussi à intégrer.

Les blessures invisibles existent aussi

Une enfance marquée par l'insécurité affective. Des humiliations répétées. Le harcèlement. Des critiques permanentes. La négligence émotionnelle. Un climat familial imprévisible où l'on ne sait jamais à quoi s'attendre.

Pris isolément, ces événements paraissent parfois moins spectaculaires. Pourtant, lorsqu'ils se répètent ou s'installent dans la durée, ils peuvent profondément influencer le développement du cerveau, la régulation émotionnelle et le sentiment de sécurité intérieure.

Le système nerveux ne réagit pas uniquement aux événements exceptionnels. Il réagit aussi à l'accumulation du stress, à l'impuissance, à la peur, à la solitude et à l'absence de sécurité.

C'est pourquoi certaines personnes portent des blessures profondes sans avoir vécu ce que la société considère comme un « grand traumatisme ».

Le corps ne compare pas les souffrances

Notre mental, lui, adore comparer. Le corps, non. Le système nerveux ne se demande jamais si quelqu'un d'autre a vécu pire. Il répond à une seule question : « Suis-je en sécurité ? »

Lorsque la réponse est non, il mobilise automatiquement des mécanismes de survie : combattre, fuir, se figer ou se soumettre.

Ces réactions sont biologiques. Elles ne sont pas des choix conscients. Et lorsque l'expérience n'a pas pu être intégrée, le système nerveux peut rester bloqué dans ces stratégies bien après que le danger a disparu.

C'est ainsi que peuvent apparaître une hypervigilance, des troubles du sommeil, une anxiété persistante, des difficultés relationnelles, des douleurs inexpliquées, des réactions émotionnelles disproportionnées ou, au contraire, une sensation d'être coupé de soi.

« D'autres ont vécu pire » : une phrase qui enferme

Si cette phrase est si fréquente, c'est parce qu'elle donne l'illusion de protéger. En minimisant ce que nous avons vécu, nous espérons parfois souffrir moins.

Mais, dans les faits, c'est souvent l'inverse qui se produit...

Combien de personnes repoussent pendant des années l'idée de consulter en se disant :

« Ça va passer. »

« Je devrais réussir à m'en sortir seul. »

« Ce n'est pas assez grave pour demander de l'aide. »

Pendant ce temps, les symptômes persistent, parfois s'aggravent, et finissent par impacter la vie personnelle, familiale ou professionnelle. La minimisation devient alors un frein au rétablissement.

Non parce que la personne manque de courage, mais parce qu'elle peine à reconnaître que ce qu'elle a vécu a réellement laissé une empreinte.

Reconnaître pour pouvoir réparer

En accompagnement, je constate souvent qu'une étape est incontournable : reconnaître pleinement ce qui a été vécu.

Non pour s'enfermer dans le rôle de victime. Non pour dramatiser.

Mais pour cesser de nier l'impact réel que certaines expériences ont eu sur le cerveau, le corps et le système nerveux.

On ne peut pas apaiser une blessure que l'on refuse de regarder. Légitimer sa souffrance n'est pas s'y résigner. C'est créer les conditions nécessaires pour pouvoir la dépasser.

Cette reconnaissance permet au système nerveux de sortir progressivement du déni, de l'évitement et des stratégies de survie qui entretiennent parfois les symptômes.

Des approches aujourd'hui validées

La bonne nouvelle, c'est que le cerveau conserve une remarquable capacité d'évolution tout au long de la vie.

Aujourd'hui, plusieurs approches thérapeutiques disposent de données scientifiques solides pour accompagner les personnes souffrant de psychotraumatismes.

Les thérapies utilisant les mouvements oculaires, comme l'EMDR, permettent de retraiter les souvenirs traumatiques qui restent « bloqués » dans le système nerveux. D'autres approches psycho-corporelles aident également à restaurer le sentiment de sécurité, à retrouver une meilleure régulation émotionnelle et à sortir progressivement des mécanismes de survie devenus automatiques.

Il ne s'agit pas d'effacer le passé. Il s'agit de permettre au cerveau et au corps de ne plus le revivre comme s'il était toujours présent.

En conclusion...

La souffrance n'est pas une compétition. Oui, certains événements sont objectivement d'une violence extrême.

Mais cela ne rend pas les autres blessures moins réelles. La véritable question n'est pas :

« Est-ce que d'autres ont vécu pire ? »

... La véritable question est :

« Est-ce que ce que j'ai vécu continue d'avoir un impact sur ma vie aujourd'hui ? »

Si la réponse est oui, alors cette souffrance mérite d'être reconnue. Car ce n'est pas en minimisant un traumatisme que l'on s'en libère.

C'est en lui donnant enfin la place qu'il mérite, en comprenant les mécanismes qui le maintiennent et en se faisant accompagner lorsque cela est nécessaire.

Reconnaître n'est pas rester prisonnier de son histoire. C'est souvent le premier pas vers la liberté.


Articles similaires

Derniers articles

Comprendre ne suffit pas toujours à changer : ce que mon parcours m'a appris...

Comprendre ne suffit pas toujours à changer. Ce que mon parcours m'a appris...

Une séance ne change pas une vie... La régularité, si.

Une séance ne change pas une vie... La régularité, si.

Catégories